Bribes

 

LE RÉGENT(*) DE COMBENÈGRE

 

Après ces quelques jours de vacances l'école allait être gaie mais travailleuse, et le régent s'en réjouissait. Les deux douzaines de garnements, enfants d'agriculteurs du cru ou de petits commerçants ainsi que de très modestes fonctionnaires, aimaient leur instituteur et son enseignement. On était bien, à Combenègre,

Même si ce n'était qu'un hameau, ainsi que l'avait rappelé un soir l'inspecteur primaire qui était venu pour convaincre les parents d'envoyer leurs enfants à l'école toute neuve de la ville voisine. La terre et le soleil sans doute, avec juste ce qu'il faut de pluie parfois et de vent, assez fréquemment pour qu'on se sente paysan.

Ce jour-là le régent, un peu plus matinal que d'ordinaire, qui avait décidé de débuter un programme d'instruction civique à sa façon, portait un petit sac qu'on eut dit un peu encombrant. Lorsque les enfants eurent épuisé leur stock d'histoires destinées aux copains et se furent mis en rang en silence après avoir salué leur maître celui-ci claqua doucement ses mains et chacun retrouva sa place à la table d'écolier.

Le régent entré le dernier resta un bref instant sans voix en dépliant le papier kraft qui laissa apparaître, arrondi près d'une bouteille de vin, un rond de boudin.

« Ah mes chers enfants ! Je ne sais pas qui a eu la délicate attention que voici, avec autant de discrétion, et d'ailleurs je ne veux pas le savoir. Mais qu'il dise bien à ses parents le plaisir que j'en éprouve et les souhaits secrets que je forme pour sa réussite scolaire »

Nul ne sera surpris d'apprendre que les jours suivants des présents de même nature furent déposés tout aussi anonymement sur le bureau du régent. Jusqu'à ce que le malicieux pédagogue explose et révèle la manipulation aux enfants éberlués... et un peu honteux. Cela se passait en un temps où le Code pénal comportait déjà des articles relatifs à des malversations et des délits que bien peu de citoyens auraient été en mesure d'expliquer.

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(*) C'était il y a longtemps et fort loin d'ici. On avait coutume de désigner par le terme de régent, ( prononcer raïzin' ) localement, un instituteur, directeur de petite école, qui était installé au pays et exerçait un magistère moral, de facto. Ailleurs mais de façon mieux instituée, le maître d'école était appelé recteur ( ! ).

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